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dimanche 28 mars 2010














MATHIEU GAUDET 
Une carrière hybride : musique et engagement social

La Scena Musicale, avril 2010

« Le musicien est quelqu’un à qui l’on peut s’en remettre pour dispenser de l’apaisement à son prochain, mais il est aussi un rappel de ce qu’est l’excellence humaine » Cette définition de Yehudi Menuhin peut-elle mieux s’appliquer qu’à un musicien qui décide, en plus de sa carrière musicale, de travailler au soulagement de la souffrance humaine ? C’est le choix qu’a fait Mathieu Gaudet en projetant de mener de front la carrière de pianiste et de médecin.

L’évolution du musicien : un hasard qui fait parfois bien les choses 
L’histoire débute de façon habituelle. Un petit garçon suit des cours de piano au Conservatoire de Rimouski. La chance le favorise en lui donnant un excellent professeur. C’est à Sœur Pauline Charron qu’il attribue cet amour de la musique qui marquera le reste de sa vie. À l’âge de 20 ans, il quitte Rimouski pour aller étudier à l’Institut Peabody de Baltimore avec Julian Martin, aujourd’hui professeur à Juilliard. De retour au Canada, il travaille à Toronto avec Marc Durand et André Laplante et obtient ensuite son doctorat en piano à Montréal avec Paul Stewart. Intéressé par la direction d’orchestre, il obtient en plus une maîtrise dans cette discipline avec Jean-François Rivest.
      Depuis 1997, Mathieu Gaudet a participé à de nombreux concours et accumulé les récompenses, dont six premiers prix. Comme demi-finaliste au Concours Musical International de Montréal en 2004, il fut le « coup de cœur » du pianiste Jean-Philippe Collard. Artiste reconnu à travers le Canada et les États-Unis comme soliste et chambriste, il a joué sous la direction de chefs réputés comme Gustav Meier à Baltimore et Leon Fleisher à Toronto. Cofondateur en 2003 du 1er festival Gros Morne Summer Music à Terre-Neuve, il y a donné une vingtaine de récitals.

Une carrière musicale bien amorcée
La saison dernière a été particulièrement prolifique pour Mathieu Gaudet. En novembre 2008, après une tournée de récitals et de cours de maître en Inde, il a lancé son premier album, les 24 Préludes de Rachmaninov. Pianiste résident au festival Concerts aux Ìles du Bic à l’été 2009, il donnait l’automne suivant à Winnipeg, avec le violoniste Jean-Sébastien Roy, un récital capté par CBC Radio 2. Au dernier gala des prix Opus en janvier 2010, Mathieu Gaudet accompagnait la soprano Karina Gauvin. Il vient de terminer une tournée de deux semaines dans l’Ouest canadien en compagnie de Jean-Sébastien Roy.
      Le pianiste ouvrira Les Journées Schumann1 au Musée des beaux-arts de Montréal le 30 avril. Ce compositeur lui étant particulièrement cher depuis longtemps, il en parle avec enthousiasme et anticipe ce concert avec un plaisir évident. Il avoue porter une grande admiration à certains musiciens romantiques reconnus pour leur œuvre pianistique. « Un bon pianiste doit être capable de jouer Chopin et Rachmaninov », lui disait Marc Durand. Toutefois, quand on lui demande quels musiciens l’ont influencé, il mentionne les chefs d’orchestre Philippe Herreweghe et Bernard Labadie, reconnus pour leur approche vivante et authentique de la musique baroque. On comprend alors les motivations qui l’ont poussé à s’intéresser à la direction d’orchestre.
     
La médecine : un appel vers une action sociale
À 27 ans, au moment de son doctorat en piano, Mathieu Gaudet commence à s’intéresser à des mouvements d’action sociale. Poussé par le besoin de s’impliquer personnellement, le musicien décide d’ajouter une seconde carrière à un horaire déjà chargé : il sera aussi médecin. Inscrit à la faculté de médecine, il se retrouve, comme membre du Comité d’action sociale internationale (CASI), en route pour deux mois vers le Kenya, afin d'apprendre ce qu’est la pratique de la médecine dans les pays en voie de développement. Des moments difficiles de travail ardu sous le soleil tropical, mais une expérience enrichissante qui lui servira toute la vie. Mathieu Gaudet obtiendra son doctorat en médecine cette année et commencera sa résidence en médecine familiale à partir de juillet, dans un hôpital montréalais ou dans un CLSC.
      Ce n’était pas le plan de carrière de Mathieu Gaudet de jouer sur les deux tableaux. D’un côté la vie d’un artiste, avec un horaire bousculé, des déplacements continuels et des pratiques rigoureuses de l’instrument; de l’autre côté, celle du médecin dont les nombreuses occupations laissent peu de temps libre. Il faut une grande force de caractère et un sens aigu de l’organisation pour arriver à mener de front ces deux carrières exigeantes.



Pianiste et médecin : une question d’organisation
« La seule façon de concilier les deux carrières, » selon Mathieu, « c’est de fonctionner par projet. Au moment d’une période musicale importante, il faut mettre la médecine en veilleuse pour un moment et se concentrer sur la pratique de l’instrument, de 5 à 6 heures par jour. Par contre, quand un projet médical est annoncé, c’est la musique qui est alors mise en veilleuse. Maintenir une heure ou deux de pratique par jour peut alors faire vraiment la différence. Le plus important en musique est de faire travailler l’oreille plutôt que les doigts. Ça demande une grande concentration d’énergie, mais c’est quelque chose qu’on peut faire partout, avec ou sans partition. Se concentrer sur une pièce et la modeler dans l’oreille. »
      À 33 ans, Mathieu Gaudet navigue déjà allègrement entre ses deux carrières avec une facilité déconcertante, coiffant à tour de rôle le chapeau de musicien et celui de médecin. Né sous une bonne étoile, il croit qu’il est possible de nourrir sa passion artistique tout en se mettant au service de la communauté. « Il faut aimer le plus possible », dit-il, « aimer la musique, aimer la jouer et l’exprimer et aimer les patients. » Si on se base sur les résultats qu’il a obtenus à ce jour, nul doute que le musicien-médecin possède les qualités nécessaires pour réussir ce tour de force. Une personnalité exceptionnelle à suivre.





vendredi 5 mars 2010

FRANÇOIS RACINE, METTEUR EN SCÈNE
Un créateur à l’imagination débordante

L’Opéra de Seattle l’a nommé en juillet 2009 « Artist of the Year » pour la direction artistique de la double production Le Château de Barbe-Bleue / Erwartung qui a contribué au succès de sa saison ;

Il avait participé à la création de cette œuvre de Robert Lepage à Toronto en 1993 et en a assumé la reprise à l’Opéra de Montréal en 2004 ;

Créateur infatigable, il a réalisé de nombreuses mises en scène d’opéra depuis le début des années 1980 et il s’apprête à monter La Tragédie de Carmen au Studio de l’Opéra McGill en mars prochain, avant de se rendre à Victoria diriger Cosi fan tutte, suivi de Didon et Énée en Suisse ;

Passionné de son métier de metteur en scène, il préfère avant tout la direction d’acteurs et trouve un grand plaisir dans l’écriture de spectacles pour les jeunes, comme Annabelle Canto qu’il a conçu pour les Jeunesses Musicales et dont il écrit présentement la suite.

Du théâtre à l’art lyrique
Metteur en scène au théâtre, c’est tout à fait par hasard que François Racine arrive à l’opéra au début des années 1980, alors qu’il accepte la mise en scène des Bavards à l’Opéra Comique du Québec. Il y a laissé sa marque d’artiste enthousiaste et visionnaire, rivalisant d’audace et d’imagination pour créer sans cesse des éléments de surprise, mélangeant les styles, en passant de la comédie bouffonne au drame avec un égal bonheur. 

Intéressé à l’art vocal, particulièrement au chant choral, il apprend vers 1988 que le Canadian Opera Company de Toronto fait des auditions à travers le Canada pour dénicher un apprenti metteur en scène. François Racine obtient le poste tout en continuant sa collaboration avec l’Opéra Comique. C’est par le biais de ce stage qu’il s’intéresse vraiment à la mise en scène d’opéra. Il travaille alors avec Robert Lepage pour Le Château de Barbe-Bleue de Bartok / Erwartung de Schoenberg. Après la création à Toronto en 1993, Racine en a plus d’une fois assumé la responsabilité. On lui a confié les reprises de ce doublé aux festivals d’Édimbourg, de Melbourne et de Hong Kong, ainsi que dans plusieurs villes du Canada, dont celle de l’Opéra de Montréal qui nous a livré là une des soirées les plus passionnantes de son histoire. Entre-temps, François Racine signe des mises en scènes d’opéra à Québec, Toronto, Vancouver, Victoria, Edmonton, Halifax, Montréal, Los Angeles, Hong Kong et Cincinnati. Sa collaboration avec Robert Lepage lui a ouvert les horizons du point de vue esthétique et lui a permis de mieux comprendre son processus de création et sa façon de travailler.

C’est dans le contexte de l’art lyrique qu’il a coopéré à maintes reprises avec Kent Nagano et l’Orchestre symphonique de Montréal, afin de mettre en place des versions concerts du répertoire de l’opéra. Il a fait de même avec Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain pour la mise en scène de La Clemenza di Tito au Centre d’arts d’Orford.  

La direction de chanteurs et l’écriture
C’est à titre d’auteur et de metteur en scène, suite à la demande du Harbourfront Festival de Toronto, que François Racine a conçu le spectacle « Tribute to Robert Lepage », présenté en octobre 2001 dans le cadre de leur festival World Leaders. Il a aussi remanié et adapté une dizaine de livrets d’opérette qui furent présentés dans la région de Montréal.

Racine est régulièrement invité à travailler avec de jeunes chanteurs, entre autres au Conservatoire de Musique de Montréal et à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Montréal. Pendant plusieurs saisons, il dirige les productions d’Opéra McGill, où il enseigne le jeu dramatique depuis 2008. Sa mise en scène de Louis Riel lui a valu le prix Opus « Meilleure production de l’année 2005 ». Présenté au Théâtre Maisonneuve avec l’Orchestre symphonique de McGill, dirigé par Alexis Hauser, le drame Louis Riel est une composition de Harry Somers, d’après un livret de Mavor Moor, écrit en collaboration avec Jacques Languirand. L’œuvre a été créée au O’Keefe Centre de Toronto en 1967, sous la direction de Victor Feldbrill, avec la basse Joseph Rouleau interprétant Monseigneur Taché. Cette représentation a été suivie de sept autres, dont deux durant l’Expo ’67 à Montréal.

Toujours passionné de théâtre, François Racine aime écrire, mettre en scène et produire des pièces sous forme d’opéra destinées au jeune public. Avoir directement la réaction du public lui procure un grand plaisir. Plusieurs de ses pièces ont été produites par les Jeunesses Musicales du Canada qui lui ont récemment commandé une suite à Annabelle Canto. Toujours en tournée dans le réseau, ce spectacle a aussi obtenu en 2005 un Prix Opus pour le « Meilleur spectacle Jeune Public ». La même année, on lui a décerné un troisième Prix Opus pour Bach to Tango, « Événement musical de l’année, région » (Centre d’Art d’Orford, Festival de Lanaudière). Une année prolifique!

La concrétisation de l’expérience et des rêves
En juillet 2009, tel que mentionné au début du texte, François Racine a été nommé « Artist of the Year » à l’Opéra de Seattle. Ce prix a été créé en 1991 afin d’honorer l’individu (chanteur, chef d’orchestre, metteur en scène ou scénographe) qui a fait la plus importante contribution au succès de la saison. Le directeur général Speight Jenkins reconnaît que la réussite de cette production a été rendue possible grâce à l’implication du metteur en scène et à son travail remarquable avec les trois chanteurs.

D’après Racine, la force et l’imaginaire des créateurs québécois ont permis de redéfinir diverses formes d’expression. L’opéra, jusqu’à très récemment, n’a pas profité de cet essor créatif. On fait maintenant du cirque sans animaux, du théâtre d’une façon différente. « Il suffit de se rappeler Vie et mort du roi Boîteux de Ronfard, un cycle totalisant 15 heures, une spectaculaire aventure créée en1981 avec trois fois rien, mais qui a pourtant marqué l’histoire du théâtre au Québec ». Racine aimerait ouvrir une porte dans ce sens pour l’opéra : produire des œuvres sous la forme d’opéra, avec des compositeurs d’ici et des moyens modestes; rendre l’opéra abordable, le synthétiser, surprendre le public.

Depuis de nombreuses années, François Racine, dont la grande force est la direction d’acteurs, prépare les chanteurs pour des auditions, des récitals ou des concerts, afin de les aider au point de vue de l’interprétation et du jeu scénique. Il croit que cet aspect du développement du chanteur est mal compris et mal enseigné dans la plupart des institutions. L’essence de l’opéra est le chanteur. La qualité et l’expressivité de la voix ne sont pas suffisantes si le jeu scénique est maladroit et non convaincant.

Soucieux du développement du chanteur comme comédien, François Racine travaille présentement à mettre sur pied un centre d’entraînement qui permettra au chanteur d’opéra de perfectionner son jeu scénique. Pour l’instant à l’état embryonnaire, L’Opéra Lab de Montréal vise à devenir une sorte de complément à ce qu’offrent les maisons d’enseignement de la musique. Bien que les choix esthétiques et pédagogiques soient déjà clairs pour lui, le metteur en scène est en réflexion sur les moyens à prendre pour concrétiser son projet.


Renée Banville
LE GALA DES PRIX OPUS
Une source d’inspiration pour les musiciens 
et des découvertes pour les mélomanes


C’était la fête de la musique ce 31 janvier dernier ! Rassemblé à la salle Claude-Champagne, le milieu musical venait célébrer le talent et le dynamisme de ses musiciens et de ses créateurs. Le grand gala annuel des prix Opus s’apprêtait à récompenser pour la 13e année l’excellence de leur production. Durant ce dernier gala, les lauréats se partageraient 27 prix et 31 000$ en bourses. L’atmosphère était fébrile. À l’instar des autres événements du genre, l’émotion et les surprises seraient au rendez-vous.

Les coulisses du gala
Créé par le Conseil québécois de la musique (CQM)1 en 1996, le gala des prix Opus se distingue par une grande variété de prix respectant les différents répertoires et la diversité des disciplines : artistes, ensembles, facteurs d’instruments, musicologues, etc. qu’ils soient situés à Montréal, à Québec ou en région.

      Plus de mille concerts se donnent annuellement au Québec. Les lauréats des prix Opus sont choisis parmi les concerts qui sont soumis au CQM par les artistes et le milieu. Chacun a droit à un maximum de huit dossiers. Pour cette dernière édition, 162 concerts ont été inscrits. Un record. Mandatés par le CQM, cinq à six juges munis de leur grille d’évaluation ont assisté à tous les concerts inscrits. Ce sont ceux qui ont atteint la plus haute note globale qui ont été couronnés. Les juges ont dû aussi écouter une soixantaine de disques et lire une quinzaine d’écrits.

      Le scénario est différend pour les 9 prix spéciaux remis à des personnalités et à des organismes qui se sont démarqués au cours de la saison. Les candidatures (une soixantaine la dernière année) sont soumises au CQM. C’est un jury qui choisit parmi les dossiers reçus ceux et celles qui se démarquent.
           
La grande cérémonie de remise des prix
Animateurs de la cérémonie du 31 janvier, Mario Paquet et André Papillon ont souligné avec humour leur grande complicité. Des prestations musicales aux couleurs variées ponctuaient la remise des prix. Sous la direction artistique de Mathieu Lussier, on a entendu : l’Ensemble Caprice, Louis Dufort, Mathieu Gaudet et Karina Gauvin, Christine Tassan et les Imposteures, Normand Forget et le Jazz Trio.

      La soirée débuta avec la « Découverte de l'année » s’accompagnant du prix Étoiles Galaxie d’une valeur de 3000 $. Afin d’encourager nos musiciens d’ici, Radio-Canada offre en plus au lauréat une résidence d'un an. Récipiendaire de ce prix, le jeune chef d’orchestre Jean-Michael Lavoie a connu un début de carrière fulgurant en Europe, alors qu’il est devenu le premier Canadien à occuper le poste de chef assistant de l'Ensemble Intercontemporain fondé par Pierre Boulez.

      Le moment le plus émouvant a sans doute été la remise du prix « Hommage » au compositeur Jacques Hétu, l'un des patriarches de la composition au Québec. Lyrisme et poésie marquent ses compositions. On dit que leur grande sensibilité et leur rigueur structurelle en font une musique particulièrement bien écrite que tous les instrumentistes jouent avec un grand plaisir. Visiblement très affecté par la maladie, c’est d’une voix à peine audible que M. Hétu a tenu à remercier les organisateurs et le public pour cet hommage qui lui était rendu. Un moment bouleversant dont on se souviendra, d’autant plus qu’on apprenait quelques jours plus tard le décès du compositeur le 9 février. Le Père Lindsay, fondateur du Festival de Lanaudière, avait reçu le premier prix Hommage en 1997. Jacques Hétu est le compositeur de la courte pièce pour instruments à vent annonçant le début de chaque concert à l’Amphithéâtre.

      Ce qui n’a surpris personne, notre grand maestro Yannick Nézet-Séguin a reçu deux prix : celui du « Disque de l’année – Musiques classique, romantique, postromantique, impressionniste » pour la Symphonie no 9 de Bruckner avec l’Orchestre Métropolitain sur ATMA Classique, et celui du « Rayonnement à l’étranger ». Il avait déjà reçu ce dernier prix en 2005, en plus de celui de « Découverte de l’année » en 2004. Grâce à la magie des télécommunications, le public a pu entendre en direct la réaction du maestro. Il a dit ressentir un immense encouragement de savoir que le public le sente toujours actif ici malgré ses nombreuses absences. Le Nouvel Ensemble Moderne avait reçu le prix « Rayonnement à l’étranger » en 1998 et la contralto Marie-Nicole Lemieux en 2007.

      La catégorie « Concerts de l’année » est répartie en huit prix, dont trois pour chacun des trois secteurs (Montréal, Québec et région) et cinq pour chacune des disciplines. La Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ) en a raflé deux : « Concert de l’année – Montréal »  et « Concert de l’année – musique contemporaine » pour La porte du ciel, coiffant à l’arrivée le fabuleux Saint François d’Assise de Messiaen à l’OSM.

      C’est pour l’audacieux projet l’Automne Messiaen, comprenant une quarantaine d’événements célébrant le centenaire du compositeur, que la pianiste Louise Bessette a reçu le prix « Événement musical de l’année ». Elle a été de plus couronnée « Interprète de l’année », un prix accompagné d’une bourse de 5 000 $ du Conseil des Arts du Canada. Le premier prix dans cette catégorie avait été attribué en 1998 au pianiste Marc-André Hamelin.

      Accompagné d’un montant de 10 000 $ du Conseil des arts et des lettres du Québec, somme la plus importante de la compétition, le prix « Compositeur de l’année » est allé à Analia Llugdar, une virtuose de l’écriture instrumentale très appréciée des musiciens.

      Une des surprises de la soirée a été l’annonce du prix « Directeur artistique de l’année » accordé à Guy Soucie, directeur de la réputée Chapelle historique du Bon-Pasteur, pour son apport exceptionnel à la promotion de jeunes artistes d’ici. C’est avec beaucoup d’enthousiasme que l’auditoire a applaudi le lauréat, visiblement abasourdi par cette nouvelle.

Revivre en image le gala des prix Opus
La qualité des lauréats a prouvé une fois de plus que le Québec foisonne de musiciens de talent. Le gala des prix Opus souligne l’importance de ces talents, il encourage les créateurs et permet au public de les découvrir. On peut revivre l’événement en photos et lire les commentaires de Françoise Davoine sur son blogue : Blogue de Françoise Davoine La liste complète des prix Opus est disponible dans les pages de LSM et sur le site du CQM : www.cqm.qc.ca ou www.prixOpus.qc.ca

                                                                                                          
1 Avant d’adopter le nom de Conseil québécois de la musique (CQM) en 1993, l’Association des organismes musicaux du Québec (AOMQ) avait été fondée le 19 novembre 1987. Organisme sans but lucratif, sa mission est de défendre les intérêts du milieu musical québécois en assurant la reconnaissance et le développement de la musique de concert. C’est dans ce but qu’a été mis sur pied le gala des prix Opus.


dimanche 13 décembre 2009

Société pour les arts en milieux de santé (SAMS)
LA MUSIQUE DANS LES MILIEUX DE SANTÉ 
Un projet pour briser l’isolement des aînés

La Scena Musicale, octobre 2009

Le visage éclairé d’un sourire, les yeux rivés sur un guitariste qui occupe la petite scène, une soixantaine de résidents du Centre d’hébergement de soins de longue durée de Saint-Henri savourent ce moment de détente en musique. Malgré certains pensionnaires qui manifestent un peu bruyamment leur appréciation, l’ambiance générale est au recueillement et la plupart d’entre eux écoutent attentivement. « C’est une musique qui nous calme » affirme une dame ravie.


Un rayon de lumière dans la solitude
        La Société pour les arts en milieux de santé (SAMS) a été créée en mars 2009 pour améliorer la qualité de vie des personnes vivant en résidence. L’organisme a pour mandat d’apporter la culture à ceux dont l’accès aux concerts ou au théâtre est souvent devenu impossible. Les 46 CHSLD de l’Île de Montréal , tous sous la compétence de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal (ASSSM), recevront cette année 552 prestations musicales. La SAMS espère augmenter ses activités et atteindre éventuellement les centres de réadaptation, les centres jeunesse, les autres centres d’hébergement et aussi les maisons de retraite.


        Quatre organismes ont accepté de collaborer avec la SAMS : le Conservatoire de musique de Montréal, la Faculté de musique de l’Université de Montréal, les Jeunesses musicales du Canada (JMC) et l’Orchestre Métropolitain. De 55 à 70 musiciens professionnels et étudiants en fin d’études, tous rémunérés, se partageront la série de concerts. Selon la directrice générale et artistique Annie Saumier, les musiciens ont accueilli le projet avec enthousiasme, heureux que la plage horaire inhabituelle de ces concerts leur permette de participer au développement d’une nouvelle clientèle. Consciente du large bassin d’excellents musiciens à Montréal, elle prévoit continuer d’accroître le partenariat avec divers ensembles.


Un rêve qui prend forme

        Basée sous le modèle de la Health Art Society fondée par David Lemon en Colombie Britannique en 2006, la SAMS est l’initiative de Sylvia l’Écuyer, animatrice-réalisatrice à Radio-Canada. Les activités de cette Société connaissent là-bas un grand succès auprès des résidents et de leurs familles qui accueillent les musiciens avec reconnaissance. À l’automne 2008, afin de planifier l’établissement d’un organisme similaire à Montréal, Sylvia L’Écuyer demande au député mélomane Daniel Turp de l’aider dans sa démarche. Emballé par le projet, M. Turp décide de s’impliquer, même s’il n’agit plus maintenant en qualité de député. Pierre Vachon, directeur communications-marketing à l’Opéra de Montréal, accepte de se joindre à l’équipe.


        Le 16  mars 2009, les trois premiers administrateurs, en compagnie de David Lemon, soumettent le projet au PDG de l’ASSSM, David Levine. À leur grande satisfaction, il se déclare vite intéressé et leur offre spontanément son soutien. Non seulement va-t-il les aider à trouver du financement, mais il va lui-même présenter le projet à ses directeurs. Peu de temps après, il leur annonce que l’ASSS et le Ministère de la Santé et des Services Sociaux du Québec leur accordent  une subvention de 90 000$. M Levine leur a trouvé en plus un partenaire privé, TELUS (Solutions en santé), qui consent à leur attribuer le même montant. La SAMS a dorénavant les moyens de réaliser le projet.

La concrétisation d’un projet important pour les aînés

        Les premiers membres du Conseil d’administration, auxquels se sont joints la peintre Rita Ezrati et Olivier Deshaies d’Hydro-Québec, commencent aussitôt à jeter les bases du nouvel organisme à but non lucratif. Il faut trouver d’urgence une personne efficace pour en prendre la direction, produire rapidement une programmation dans les 46 centres concernés, tout en continuant à développer le projet. Gestionnaire dynamique et créative Annie Saumier devient alors, le 15 septembre 2009, la première directrice générale et artistique de la SAMS. Musicienne elle-même, cette perle rare possède une connaissance du milieu culturel, une expérience au sein des JMC et elle est titulaire d’un MBA de l’École des Hautes études commerciales de Montréal (HEC). 


        Afin de faire connaître  l’organisme, un lancement a lieu le 26 mai au Centre Saint-Henri. Les résidents ont le bonheur d’entendre une courte prestation des solistes de la production Lucia di Lamermoor de l’Opéra de Montréal : Église Gutierrez, Stephen Costello, Jorge Lagunes, Alain Coulombe, Sarah Myatt, Antoine Bélanger et Pierre-Étienne Bergeron. Marie-Ève Scarfone les accompagnait au piano. Un cadeau inespéré reçu avec enthousiasme par l’assistance. L e 1er octobre suivant, la saison 2009-2010 est lancée officiellement par un concert au Centre d’hébergement Biermans, à l’occasion de la Journée Internationale de la Musique, une date qui coïncide avec la Journée Internationale des personnes âgées.


Un bonheur pour les aînés et une nouvelle avenue pour les musiciens 

        Après le concert du 8 octobre au Centre de Saint-Henri, certains résidents ne se sont pas fait prier pour donner leurs impressions et exprimer la joie que ce moment privilégié leur apporte. Enthousiaste, M. Van de Velde, tenait à faire des commentaires élogieux à  Annie Saumier et à féliciter l’artiste invité. Originaire de Russie, le guitariste Daniel Bolshoy habite Montréal depuis deux ans et enseigne à l’Université Concordia. Son expérience de tournées avec les Jeunesses Musicales du Canada l’a amené à commenter ses prestations pour différents publics. Mais c’était pour le virtuose la première expérience avec cette clientèle. Très heureux de constater la qualité d’attention de cet auditoire, il anticipe avec joie son prochain concert.


        Ancien professeur de piano au Conservatoire, une autre résidente a loué cette initiative qui met de la joie dans le cœur de ces gens isolés de la vie artistique. « Chaque seconde que nous vivons » disait Pablo Casals « est une parcelle nouvelle et unique de l’univers, un moment qui ne sera jamais plus. » Dans ce lieu où la vie se passe au ralenti, la musique est comme un rayon de soleil, « comme une séance de relaxation » a ajouté une autre bénéficiaire. Les musiciens ne demandent pas mieux que de partager le bonheur de la musique.


        Dans son dernier livre L’élégance du hérisson, Muriel Barbery fait cette réflexion qui apparaît si pertinente dans la situation actuelle : « L’Art, c’est la vie, mais sur un autre rythme ». Les concerts de la Société pour les arts en milieux de santé offrent déjà en musique, pour le bonheur de nos aînés, la vie « sur un autre rythme ».


UN REQUIEM DE BACH 
Une parodie de François Panneton

La Scena Musicale, octobre 2009


C’est en écoutant le Magnificat de Bach dans sa jeunesse que François Panneton a ressenti le choc qui allait plus tard déterminer son choix de carrière. L’appel de la musique vocale a été irrésistible. Elle a fait de lui un musicien innovateur, toujours à l’affût de nouvelles avenues pour faire connaître cette musique. C’est en voulant partager sa passion qu’il a eu l’idée de se servir de la « parodie », un procédé musical utilisé encore de nos jours. Ne comportant aucune idée péjorative, cette manière a servi à Bach à plusieurs reprises. Plusieurs pages de ses cantates se retrouvent dans sa Messe en si. « Ce que j’ai fait, Bach l’a fait », plaide François. Une nouvelle façon de faire et une découverte pour les auditeurs.


La conception et la création du Requiem              

        François Panneton dirige des chorales depuis 12 ans. Grand passionné des cantates de Bach, il rêve d’en produire avec ses chanteurs. Mais les cantates sont composées surtout de solos et les chœurs y occupent peu de place. En outre, la technique vocale est exigeante et les textes en allemand présentent une difficulté de plus pour des chanteurs amateurs. Frustré d’avoir tous ces chefs-d’œuvre sous la main sans pouvoir les exploiter comme il le voudrait, le chef de chœur cherche une solution. C’est ainsi que germe l’idée de créer un grand Requiem de Bach qui serait construit à partir de ses merveilleuses cantates et chanté en latin dans la langue originale de la liturgie.


        En ouvrant son missel à la Messe des Morts, François décide de s’inspirer de l’ordre habituel de la liturgie des défunts et de remplacer les textes allemands originaux par les textes latins propres à cette liturgie. La sélection est faite à partir des plus belles pages des cantates sur le thème de la mort. Tous les aspects du culte des défunts y sont abordés : le repos éternel, le salut, la colère divine, l’aspiration à la mort, la crainte de Dieu, etc. Le souci de respecter au plus près la pensée musicale de Bach a guidé ses choix. Quelques modifications ont été apportées à la notation originale, pour mieux servir l’adaptation latine. L’œuvre a exigé un travail phénoménal : choisir les extraits parmi les 200 cantates de Bach, entrer toutes les notes du Requiem dans l’ordinateur, faire les arrangements, éditer les parties d’orchestre, etc. Voici donc un grand Requiem de Bach pour trois solistes, chœur et petit ensemble, qui fera connaître ces extraordinaires pages de cantates, si rarement exécutées.


Du génie mécanique à la musique

        Issu d’une famille de musiciens, François suit les traces de ses trois sœurs qui font partie de notre univers musical. Hélène est organiste et claveciniste, Isabelle est compositrice et enseignante à la Faculté de musique de l’Université de Montréal et Denise enseigne au Conservatoire de musique de Montréal. Il découvre dans sa jeunesse les concertos brandebourgeois de Bach. Un choc qui lui a donné le désir d’en apprendre davantage sur le compositeur. Déjà intéressé par l’art vocal, il découvre le Magnificat de Bach. C’est le coup de foudre ! Même si la musique a toujours été présente dans sa vie, François Panneton se destinait plutôt à une carrière scientifique. Le sort en a décidé autrement. Avec un diplôme en génie mécanique obtenu en 1982, François débouche sur le marché du travail en pleine récession économique. Voilà sa chance de prendre une autre direction. Il décide donc en 1983 d’entreprendre un baccalauréat, puis une maîtrise en chant à l’Université de Montréal, suivi de deux stages de perfectionnement en Europe. Il possède en plus une maîtrise en direction de l’Université de Sherbrooke.


Le chemin parcouru en musique chorale

        Dans le but de faire connaître la musique chorale, François Panneton a fait de nombreux arrangements, dont un Te Deum avec trois trompettes, timbales et cordes et un Récit de la Nativité, chanté en français, toujours sur la musique de Bach avec accompagnement de basse continue. Il cherche toujours de nouvelles avenues pour présenter la musique ancienne, comme les Saisons de Vivaldi. Peu de gens savent qu’au moment de composer ses Saisons, Vivaldi avait sous les yeux des poèmes qui lui servaient d’inspiration. N’est-il pas important que les gens sachent que Vivaldi leur raconte une histoire ? François conçoit donc un arrangement de deux Saisons de Vivaldi avec chœurs et orchestre. Il intègre les textes en italien à chacun des mouvements. Enfin, beaucoup de projets sont encore en gestation dans la tête de ce créateur : un Requiem de Haendel, un autre de Schubert, des Te Deum, un Stabat Mater, etc.


L’avenir du Requiem

        Le Requiem de Bach a été créé au printemps 2007 à Sherbrooke avec l’Ensemble vocal Amadeus et à Montréal avec l’Ensemble vocal Les Beaux Regards. Les deux chœurs amateurs étaient accompagnés par un quintette à cordes auquel on a ajouté flûte et théorbe.


        Emballée par ce projet la maison de disques Production XXI a proposé un enregistrement avec des musiciens et chanteurs professionnels, afin d’assurer la qualité de la prestation et la continuité de la diffusion. La réalisation en a été assurée par Pierre Dionne avec l’ensemble Les Agréments, mis sur pied spécifiquement pour ce projet. Musiciens: Hélène Plouffe, Karol Gostynski, Jacques-André Houle, Chantal Rémillard, Lucie Ringuette, Amanda Keesmaat, Pierre Cartier, Grégoire Jeay, Francis Colpron, Christopher Palameta, Philippe Magnan, Madeleine Owen, Dorothéa Ventura. Solistes: Anne Saint-Denis, soprano, Noëlla Huet, mezzo-soprano et Marc Boucher, baryton.


        François Panneton aura bientôt 50 ans. La sortie imminente de cet enregistrement est pour lui un merveilleux cadeau d’anniversaire. La création de son Requiem de Bach est une découverte qui devrait séduire un large public en permettant d’écouter d’une nouvelle façon des chœurs regroupés pour notre plus grand plaisir. Les amateurs de musique chorale sont nombreux. Pourquoi alors ne pas leur permettre de découvrir des pages exceptionnelles et les trésors cachés qui les accompagnent ?





LE CONCOURS DE MUSIQUE DU CANADA 
Les Olympiades de la musique classique

La Scena Musicale, juillet 2009


Le jeune musicien passe l’année à travailler son instrument en solitaire.  Comme le sportif qui se prépare pour les Jeux olympiques, il a besoin d’une motivation pour apprendre à affronter le monde compétitif qui l’attend. C’est ce que lui fournit le Concours de musique du Canada qui revient chaque année comme le printemps.

        Ambassadeur artistique du Concours de musique du Canada (CMC), le chef d’orchestre Jean-François Rivest en parle avec conviction. « C’est parce qu’on fait des concours et des concerts qu’on devient à l’aise sur scène. Pour faire son chemin dans le monde des arts, il faut savoir se battre et apprendre à se mesurer à un monde compétitif. Le CMC permet d’apprendre à vivre avec la compétition et le tract » 


        Fondateur en 1993 de l’Orchestre de l’Université de Montréal (OUM) qu’il dirige toujours, le dynamique chef d’orchestre a été directeur artistique de l’ensemble Thirteen Strings d’Ottawa et de l’Orchestre symphonique de Laval, deux activités qu’il a abandonnées en 2006 pour se consacrer durant trois ans à son mandat de chef en résidence à l’Orchestre symphonique de Montréal. Avec les années, ses mandats se sont considérablement élargis. Il a dirigé plusieurs répétitions et de nombreux concerts, assistant Kent Nagano aux enregistrements et aux tournées de l’orchestre. Le développement du volet éducatif est un mandat dont il est particulièrement fier.


        Jean-François Rivest croit que le salut de l’humanité passe en grande partie par le développement de l’homme et que  les arts y occupent une grande part. Il éprouve un très grand bonheur à partager son expérience avec les jeunes, parce qu’il considère que la transmission des connaissances musicales aux prochaines générations est très importante. C’est pour ça qu’il accorde une aussi grande part à l’éducation musicale qu’à l’action musicale. Il jouit d’une solide réputation comme chef d’orchestre et pédagogue. Par l’expérience acquise à l’OSM, il s’est fait connaître davantage du grand public qui a pu apprécier ses dons de communicateur. On ne peut rêver d’un meilleur ambassadeur pour une « olympiade musicale », ni d’un meilleur « coach » pour initier les jeunes au travail avec orchestre. « La mise en place d’un soliste avec orchestre est délicate. Le soliste travaille habituellement avec un piano qui a un côté percussif réconfortant. Mais avec un orchestre, le soliste doit développer une très grande force rythmique et une grande cohérence. »


        Concours d’envergure nationale, le Concours de musique du Canada a pour but de soutenir et d’encourager les jeunes interprètes canadiens. Le déroulement se présente en trois étapes sur une période de trois mois. Les premières épreuves régionales ont lieu dans 19 villes à travers le Canada. Elles sont suivies des finales provinciales et de la finale nationale. Depuis sa fondation, le CMC a vu naître les carrières de grands noms comme, Marie-Nicole Lemieux, Alexandre Da Costa et Gregory Charles.


        Réunissant 264 musiciens et chanteurs de 7 à 30 ans, la finale de la 51e édition du CMC se déroule depuis le 19 juin à la salle Claude Champagne1. Voilà une magnifique possibilité pour les mélomanes d’entendre gratuitement les meilleurs espoirs de la relève classique, toutes disciplines confondues. Un concert gala2 sera présenté le 6 juillet, à 19 h 30. On y entendra le violoniste Alexandre Da Costa et quelques-uns des lauréats, accompagnés par L’Orchestre de la Francophonie Canadienne, sous la direction de Jean-François Rivest.


1    Épreuves de la finale, du 19 juin au 6 juillet, salle Claude-Champagne, 220 avenue Vincent-d’Indy (métro Édouard-Montpetit)


2    Concert gala, le 6 juillet, 19 h 30, salle Claude-Champagne, Renseignements : (514) 284-5398






LE PÈRE FERNAND LINDSAY 
La force tranquille d’un visionnaire 

La Scena Musicale, avril 2009


C’était le père du Festival de Lanaudière, l’esprit du lieu. Toujours présent aux concerts, calme et serein, il accueillait les gens avec ce sourire infiniment bon qu’on lui connaissait, heureux de constater la constance et la fidélité de son public. C’était aussi le père spirituel des jeunes musiciens de son Camp musical qui commençaient la journée en chantant sous sa direction. Malgré ses nombreuses occupations, Il était omniprésent aux activités musicales montréalaises, s’attardant souvent à discuter avec de nombreux mélomanes admirateurs, attentif à chacun, comme s’il avait tout son temps. On aurait voulu le croire immortel. Hélas ! Le père Lindsay nous a quittés, nous laissant tous pantois, consternés par la nouvelle. Comment allons-nous perpétuer son œuvre?

La priorité du pédagogue : développer le goût de la musique chez les jeunes

        Le jeune Fernand Lindsay commence  l’étude du  piano à 5 ans. Possédant la détermination du taureau, son signe du zodiaque, il réussit  à convaincre sa mère à 12 ans de l’envoyer au séminaire de Joliette, afin de plonger dans le milieu musical qui y règne. Passionné de musique, il y poursuit l’étude du piano et apprend en plus l’orgue, la clarinette et le basson. Il avoue toutefois aimer aussi passionnément la littérature, le tennis et le hockey.


        Soucieux de favoriser le développement de la musique chez les jeunes, il crée en 1962 un festival-concours dont les bourses permettront à de jeunes musiciens de la région de séjourner gratuitement au Centre d’arts d’Orford. Constatant par la suite que les jeunes n’y étaient acceptés qu’à partir de 17 ans, il convainc sa communauté religieuse d’utiliser le domaine des Clercs de Saint-Viateur, au Lac Priscault à Saint-Côme, pour en faire un camp musical dédié aux enfants de 9 à 16 ans. Ainsi prend naissance en 1967 le Camp musical de Lanaudière qui a fait la joie de milliers d’enfants et qui a vu éclore la carrière de nombreux musiciens québécois. 


        Cette oasis de verdure, située sur le bord de l’un des  beaux lacs de la région, accueille de jeunes enthousiastes qui savent qu’ils peuvent s’y amuser tout en faisant de la musique. Les campeurs commencent la journée en chantant dans la chorale que le père Lindsay dirige avec un plaisir évident, un rituel qu’il conservera jusqu’à la fin. Responsable de l’atmosphère détendue qui règne au camp musical, le père Lindsay occupe au début une modeste roulotte située en plein cœur de l’action. Chacun sait qu’il y trouvera une oreille attentive en tout temps. C’est cette qualité d’écoute exceptionnelle qui a frappé surtout Élaine Marcil, du Quatuor Claudel-Canimex. : « J’ai rarement vu quelqu’un écouter comme ça. Quand j’allais le voir pour lui raconter ce qui se passait dans ma vie, il me posait une question et je sentais qu’il m’écoutait avec un grand intérêt. Dans un monde où tout va trop vite, c’était comme une thérapie. »


Le rêve devenu réalité : le Festival international de Lanaudière

        C’est en 1963 que le Père Lindsay décide de poursuivre ses études de philosophie à l’Institut catholique de Paris et à la Sorbonne, apportant dans ses bagages Le clavier bien tempéré de Bach, son disque préféré dont il ne se sépare jamais. Durant ses vacances, il visite les grands festivals de musique. C’est une révélation, une découverte qui nourrira le reste de sa vie et sera à l’origine de son grand rêve: pourquoi  le  Québec n’aurait-il pas aussi un grand festival international de musique? L’idée fait tout doucement son chemin et mûrit jusqu’en 1977.


        Le Festival tant désiré connaît un début très modeste et se compose exclusivement de bénévoles parmi lesquels deux amis vont devenir rapidement de précieux collaborateurs: René Charrette, directeur de la Société nationale des Québécois de Lanaudière et Marcel Masse, alors vice-président chez Lavalin.  Les concerts se produisent dans l’amphithéâtre du CEGEP et dans les  Églises des villages environnants. En 1984, l'imprésario Paul Dupont-Hébert est nommé directeur général du Festival. « Son embauche a été le dernier tournant qui a fait que le Festival a vraiment pris son élan. » dira le père Lindsay.


        En 1985, pour « donner un grand coup » Il annonce les deux  vedettes de films qui viennent d’obtenir un immense succès à travers le monde : Julia Migenes-Johnson (de Carmen) et Wilhelmenia Fernandez (de Diva) « La chose paraissait extravagante, mais le public a suivi. » déclare le père Lindsay. C’est à ce moment que le Festival est devenu vraiment international.


        Mais le Festival avait besoin d’un écrin digne de ses artistes et de ses mélomanes. Convaincu que ce rêve est réalisable, le père Lindsay, avec sa patience, sa force de persuasion et son charme irrésistible, commence sa campagne de séduction. Épaulé par Paul Dupont-Hébert, il décroche des commanditaires prestigieux et obtient plusieurs subventions gouvernementales. « Moi, je ne suis qu’un vendeur de rêve. Le grand responsable de la couleur de ce rêve musical, c’est le Père. » avoue M. Dupont-Hébert. Les conditions gagnantes réunies permettront de concrétiser le grand rêve du père Lindsay: la construction de l’Amphithéâtre, dont l’inauguration aura lieu le 18 juillet 1989.


L’héritage du géant

        Le père Lindsay était une force de la nature, un monument, une comète qui a traversé le ciel musical trop rapidement. C’était un pédagogue extraordinaire, plein d’humour, allumant le feu de la passion chez les musiciens et mélomanes qu’il a côtoyés. Un homme d’une rare humilité qui trouvait toujours une excuse à son succès, comme s’il n’était pas mérité. Alors qu’il était nommé Personnalité de l’année 1987 dans le domaine musical, Claude Gingras écrivait à ce sujet dans La Presse : « Quand je lui ai appris qu’il était l’élu, le Père prit cet air équivoque qui le caractérise parfois : il a murmuré quelque chose qui tenait à la fois de l’acceptation et du refus. L’honneur lui revenait : l’infatigable animateur le savait aussi bien que nous. Mais l’humble religieux qu’il n’a jamais cessé d’être, parut embarrassé d’accepter seul cet honneur et mentionna immédiatement ceux qui le secondent… »


        C’était un grand visionnaire ayant un flair incomparable. Tout ce qu’il a touché s’est transformé en grands succès. Mais le prêtre Fernand Lindsay avait fait le vœu de pauvreté. Sa richesse aura été de donner et de partager, ce qu’il a fait depuis sa tendre enfance. La mère d’Alex Benjamin, le directeur adjoint au Festival, est allée en 2000 à New York avec le père Lindsay et un couple d’amis pour entendre Anton Kuerti  jouer les cinq concertos de Beethoven. Collaboratrice du père Lindsay depuis les débuts du Camp musical, Mme Benjamin se réjouissait de pouvoir écouter le concert dans l’intimité, sans être entourée de tout le monde qui vient habituellement  saluer le père Lindsay. Elle s’apprêtait à l’entracte à lui faire part de sa réflexion  lorsqu’il lui dit « C’est très beau Raymonde, mais c’est dommage qu’on n’ait pas amené un autobus pour que plus de monde puisse en profiter. » Écouter la musique c’était beau, mais la faire partager, c’était encore mieux !


        Le père Lindsay avait une grande confiance en la vie. L’annonce d’une catastrophe en vue ne réussissait pas à l’émouvoir. « C’était comme s’il avait une ligne directe avec en-haut » raconte Marcel Saint-Cyr, membre du Quatuor Eisenstadt qui se trouvait au Camp musical à la fin des années 1980. « Nous avions un concert avec clavecin prévu le lendemain. Il faisait une telle humidité que le clavecin est devenu inutilisable. J’annonce au père Lindsay qu’il faut annuler le concert. Mais lui me répond avec son calme imperturbable : « On verra. » Le lendemain, le vent s’était levé, l’humidité était tombée et le clavecin avait retrouvé sa forme. Je me suis dit que, Le Saint-Esprit, c’était peut-être lui ! »


        Avait-il un défaut ? Une fêlure quelque part ? « Il est souvent en retard » a-t-on avoué dans son entourage. Et tous reconnaissent qu’il avait comme péché mignon d’aimer la bonne table. La journaliste Simone Piuze l’a rencontré en 1987. Comme il était en retard, elle l’attendait dans sa chambre et en a fait une description qui dépeint très bien le personnage: « Dans l’humble chambre-bureau règne un joyeux désordre. Peu de meubles, mais des livres, des disques. L’Approche contemporaine d’une affirmation de Dieu et La Consolation de la philosophie côtoient Le Bouddhisme et Le Bottin gourmand, Chœurs d’opéras célèbres, le guide Michelin des châteaux de la Loire, deux petits sacs de bonbons, des cartons d’allumettes de restaurants parisiens et, près d’un fauteuil recouvert de vêtements et d’objets divers, une bouteille de vin enrubannée. Sur le bureau, un Time ouvert sur un article traitant de fécondation in vitro. Sur la machine à écrire, une lettre adressée au ministère des Affaires culturelles. Au fond de la chambre, un lit tout simple, mais face au bureau, sur une étagère, une sculpture représentant Orphée, lyre à la main. » (L’actualité, Simone Piuze, Le Père du Festival, juin 1987)


        Il aimait la musique et il aimait enseigner la musique. C’est ce qu’il souhaitait qu’on retienne de lui. À Simone Piuze, il expliquait sa vision de l’enseignement : « Un prêtre dans l’enseignement, c’est la transmission d’une partie de la vérité et de la beauté des choses. Essayer de transmettre une partie de cette beauté des choses, c’est se rapprocher de Dieu… Sachant toute la satisfaction que la musique me donnait, j’ai voulu amener les jeunes à la découvrir dans le ravissement. »